Amazonie et rivières volantes - de Salgado

Lorsque l’on pense à une rivière, l’on imagine généralement un cours d’eau qui sillonne les forêts, vallées et villes. Mais il existe un autre type de rivière : des rivières qui traversent silencieusement le ciel et que l’on dénomme : les rivières volantes.

I- Qu’est-ce qu’une rivière volante plus exactement ?

Une rivière volante est un phénomène météorologique très particulier, dans lequel d’importantes quantités de vapeur d’eau sont transportées par les vents dans l’atmosphère sur de longues – voire très longues – distances, souvent depuis la canopée des forêts tropicales vers d’autres régions à travers le continent où elles se forment. Contrairement aux fleuves terrestres, ces rivières sont constituées d’eau sous forme de vapeur, et leur trajet dépend des courants atmosphériques.

II- L’Amazonie : le cœur battant des rivières volantes

L’Amazonie est l’un des exemples les plus emblématiques où se produit ce phénomène naturel à nul autre pareil. Les arbres de la forêt absorbent l’eau du sol, qu’ils restituent ensuite dans l’atmosphère sous forme de vapeur, par un processus appelé l’évapotranspiration. C’est un gigantesque souffle bleu, composé de milliards de litres d’eau, qui est libéré dans l’air quotidiennement.

La vapeur est ensuite entraînée par les vents vers d’autres régions d’Amérique du Sud, comme les Andes, le sud du Brésil, la Colombie, le Pérou ou encore l’Équateur.

Certains scientifiques la dénomment joliment et de façon onirique la poussière magique (fairy dust en anglais).

Cette vapeur est en effet éminemment magique ; les rivières atmosphériques qu’elle engendre sont vitales pour les équilibres climatiques régionaux : elles provoquent les précipitations nécessaires à l’irrigation des terres agricoles, remplissent les réservoirs hydroélectriques et régulent les températures.

III- Un lien invisible : les rivières volantes et le café de spécialité

La culture exigeante des cafés de spécialité est l’une des cultures agricoles directement dépendantes de ces rivières magiques.

Les régions productrices de café, situées dans la ceinture tropicale (entre les deux tropiques : du Cancer et du Capricorne), dont celles d’Amérique latine – composées notamment de la Colombie, du Brésil, du Pérou ou encore de l’Équateur – bénéficient des précipitations transportées par ces rivières générées par la forêt amazonienne. Ces pluies régulières, combinées à des températures modérées et à une altitude favorable, créent les conditions idéales pour produire un café arabica de qualité, aux arômes fins, complexes et équilibrés.

Sans l’apport constant de cette humidité atmosphérique, les caféiers seraient exposés à des périodes de sécheresse, à des stress hydriques, conduisant à une diminution des récoltes et une baisse de la qualité.

IV- Une menace pour les terroirs du café

La déforestation de l’Amazonie – qui fut tristement intense sous le règne de Jair Bolsonaro (président de 2019 à 2022) et contre laquelle tente de lutter, non sans difficulté, le régime actuel de Lula – menace donc bien plus que la biodiversité ou le climat dans sa globalité : elle met en péril les cultures fragiles liées à l’écosystème et à la bonne santé des cycles hydriques naturels.

Les petits producteurs de café de spécialité – composant la grande majorité des cultivateurs de ce produit d’exception -, qui misent sur l’agroécologie, voient ainsi leur avenir compromis si des changements radicaux ne s’opèrent pas dès à présent.

paysage caféiers

V- Une démarche soutenable : la solution de bon sens

Face à ces enjeux, de nombreux acteurs de la chaîne du café de spécialité s’engagent pour des pratiques de bon sens : reforestation autour des fermes, agroforesterie, soutien aux communautés locales. En valorisant des cafés traçables, issus de fermes engagées dans la préservation de leur environnement – et bien au-delà de notre environnement commun -, les torréfActeurs et nous, consommA(c)teurs, – participons indirectement à la protection de ces rivières volantes.

VI- Hommage à Sebastião Salgado

Après Paris, en 2022 à Avignon, fut organisée une exposition saisissante – intitulée Amazônia – du célèbre photographe franco-brésilien Sebastião Salgado qui nous a quittés cette année à l’âge de 81 ans. Nous avons eu l’immense chance de la visiter. À travers deux cents photographies, mises en scène de manière fantastique, Salgado nous offrit une traversée féérique de l’Amazonie.

Par ses photographies en noir et blanc, à la fois criantes et silencieuses, cet artiste parvenait à révéler l’âme d’une forêt vivante, habitée, mais menacée. Certaines dévoilaient ces si peu connues rivières volantes, porteuses de vie.

Par son travail d’humaniste sincère, Salgado nous rappelait que ce qui semble lointain nous concerne tous ; que la beauté est fragile ; que le vivant est vulnérable ; que la nature ne nous appartient pas mais est une immensité dont nous ne sommes qu’une composante égale aux autres. Et que photographier, c’est aussi rendre compte, avertir, attiser.

VII- Conclusion

Boire un café de spécialité, c’est aussi savourer le fruit d’un équilibre climatique fragile et délicat, rendu possible par un phénomène – de l’ordre du miraculeux – invisible, voyageant à travers le ciel. Les rivières volantes, nourries par la forêt, irriguent les montagnes caféières à des centaines de kilomètres alentour. Les préserver, c’est garantir l’avenir de l’un des produits les plus appréciés au monde, celui que nous affectionnons (presque) tous, tout en protégeant un patrimoine naturel irremplaçable.